laguiole l'épopée d'une appellation déconcertante
Laguiole désigne-t-il un village de l’Aveyron, un couteau, un fromage ou une marque ? Réponse pas toujours évidente mais à laquelle il faudra bien vous résoudre : les 4 à la fois.

Laguiole désigne en premier lieu (au sens chronologique de l’expression, ne blessons personnes…) un village de l’Aveyron, au sud du massif central, qui compte quelques 1500 habitants, et non pas des moindres, puisque l’excellent chef Bras y sert sa cuisine aussi talentueuse que savoureuse depuis de nombreuses années.



Laguiole désigne également un fromage régional, au lait cru et d’appellation contrôlée (bien lui en fasse), qui s’inscrit dans la veine des excellents fromage à pâte cuite et qui n’a rien à envier au Gruyère, Conté et autres Salers.

Jusque la tout est plutôt simple. Les choses se compliquent lorsque quelques artisans du village de Laguiole (on ne sais pas quand précisément) se mettent à produire un couteau appelé à devenir célèbre et dont le manche est ornée d’une mystérieuse mais non moins emblématique abeille (davantage considéré comme une mouche selon d’autres avis).

Outre cette ornementation célèbre (qui n’a pas d’autre prétention que de rester décorative, contrairement à l’idée reçue qu’elle serait la preuve avérée d’une quelconque authenticité), tout bon couteau Laguiole se reconnaît à la forme caractéristique de son manche,de sa lame et par un curieux système de ressort qui permet à la lame de rester ferme en position ouverte sans qu’il n’y ai pourtant un cran de sécurité au sens technique du terme.

Produit au début du XXième siècle en quantité restreinte par quelques artisans talentueux du village de Laguiole (notamment les établissements Calmels), la production du couteau Laguiole se délocalisera néanmoins rapidement et naturellement vers Thiers (Puy de Dôme), la capitale française de la coutellerie.

Les couteliers de Laguiole vont donc, pour le compte et à la demande de ces artisans qui ne parviennent pas à répondre à la demande de leurs clients, produire un grand nombre de couteaux dit « de Laguiole » et par extension « Laguiole ». L’activité de production de couteaux Laguiole dans le village même de Laguiole entre alors sur le déclin au profit de celle de Thiers

En ces temps anciens, nulle préoccupation de dépôt de marque ou de modèle, ce qui compte avant tout, c’est de répondre à la demande et donc de produire, et si possible, un joli couteau.

A Thiers, en bon sous-traitant, on accueille d’abord le Laguiole comme un produit à réaliser pour le compte de tiers (sans vilain jeu de mot). Mais l’évolution du marché aidant, on verra en lui une véritable aubaine. En effet, au sortir de la seconde guerre mondiale, les affaires ne sont plus aussi bonnes qu'elles ne l'ont étées : en premier lieu, la consommation des couteaux de poche traditionnels ne cesse de diminuer, notamment sous l’effet de l’exode rural. Et pour cause : notre société qui se modernise en a de moins en moins l’utilité au quotidien.

Peut être aussi la concurrence de nos couteaux multifonctions dit « Pradel » est elle plus rude avec l’émergence en France des non moins célèbres couteaux Suisse.


C’est aussi l’époque ou un Savoyard à l’idée géniale d’une virole révolutionnaire qui fera de l’Opinel (marque et modèle déposé) un des couteaux les plus vendus en France… et dans le monde.

Enfin, la disparition progressive des rasoirs traditionnels (les fameux coupe coupe de nos grand-pères qui rasaient de près avec l’aide d’un savon à barbe), remplacés par les rasoirs jetables et électriques laissés derrière eux par les américains, représente un manque à gagner significatif.


Les couteliers de Thiers recentrent alors leur activité sur des secteurs qui ont le vent en poupe et pour lequel leur savoir faire n’est plus à prouver, comme la coutellerie de table ou la coutellerie professionnelle. La production de couteaux de poche, notamment de modèles régionaux, reste néanmoins au cœur de leurs préoccupations et parmi eux, le Laguiole, qui connaîtra le succès phénoménale que l’on connaît.

Ce phénomène s'explique en partie grâce aux Aveyronnais et aux Auvergnats, qui investissent massivement la capitale (la fameuse diaspora auvergnate des cafés bars restaurants…) avec ce couteau « bien de chez eux » au fond de leurs poches. Le reste est affaire de goût, de mode... et d'investissements. Toujours est-il qu’à partir des années 80, le couteau Laguiole connaîtra un essor fabuleux, non démenti à ce jour.

C’est aussi en cette période de début des années 80 ou une poignée d’entrepreneurs décident de rendre à Laguiole ce qui lui appartenait jadis : un site de production pour le couteau de leurs campagnes. Dessiné par le talentueux Philippe Stark, et mise en œuvre par une équipe de forcenés amoureux de leur terroir, une nouvelle usine voit donc le jour dans le célèbre village du Sud du massif central.

Mais la construction de cette usine marquera également le début d’une guerre juridique sans merci qui opposera les aveyronnais et les thiernois durant une bonne quinzaine d’années : d’un côté, les gens de Laguiole qui revendiquent l’origine du nom et leur terroir, avec, en chef de file, la municipalité de Laguiole qui a cerné les enjeux économiques de cette dispute. De l’autre, les couteliers de Thiers, qui défendent leur savoir faire et leur savoir vendre de ce produit qu’ils commercialisent avec succès depuis des dizaines d’années, et sur lequel ils ont beaucoup investit, tant en matière commerciale qu'en matériels de production.

Finalement, pour mettre un terme aux débats houleux entre les différents protagonistes qui encombrent les cours de justices, la cours d’appel de Riom tranchera définitivement le débat en 1998 en affirmant, qu’au fil du temps, le terme de Laguiole est devenu une appellation générique désignant un style de couteau, sans qu’on puisse lui associer une quelconque indication de provenance. Ce verdict sera d’ailleurs confirmé en 1999 par la cour d’appel de Paris dans le cadre d’un autre litige.

Le couteaux Laguiole n’appartiendra donc ni aux uns, ni aux autres, et c’est le début du grand n’importe quoi entre des industriels avant tout soucieux de développer leur chiffre d'affaires mais aussi, pour les consommateurs que nous sommes, le début d’une très grande confusion.

Comme tout objet qui connaît l’engouement du public, Le Laguiole suscite bien des convoitises et apparaît aux yeux de certains comme une source de gains faciles. En premier lieu, les couteliers rivalisent d’imagination pour décliner ce qui n’était au départ qu’un simple couteau de poche en un nombre incroyable de modèles. Naissent alors couteaux Laguiole de table, mais aussi fourchettes, cuillères, pour former de véritable ménagères. Coupe-papier, coupe-cigare, tire-bouchons, sommeliers, et autres ustensiles de cuisine voient le jour à un rythme effréné.


La production de couteaux Laguiole appartenant à tous le monde et à personne (et réciproquement), la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Il y a ceux qui cèdent à la tentation des prix bas et des besoins de notre société moderne : en automatisant à outrance leur procédé de production et en introduisant des modèles de Laguiole avec un manche en plastique, les couteliers répondent à une double demande de produits peu chers et compatibles avec les lave-vaisselles. En sélectionnant des aciers moins onéreux (d’ailleurs souvent suffisant pour une simple utilisation alimentaire) ils diffusent un produit très compétitif et adapté à une demande identifiée. En délocalisant leur production (dans des pays de l’Europe du Sud dans un premier temps, comme l’Espagne , puis dans des pays d’Asie), ils réalisent des économies substantielles.Il faut en effet jusqu’à 100 opérations manuelles pour produire et assembler un couteau Laguiole de poche : les économies sont on ne peut plus significatives. Sous ces impulsions, l’industrie dans son ensemble perd peu à peu le contrôle des produits écoulés sur le marché. Il sera impossible de parvenir à un consensus et le meilleurs côtoie le pire dans les étalages.

C’est néanmoins l’âge d’or du Laguiole, que vous retrouvez sur toutes les tables (du modeste particulier à celles de la restauration la plus prestigieuse), dans les supermarchés et dans les stations services, dans les boutiques arts de la table qui ont pignon sur rue comme dans les grands magasins. Il y en a pour tout les goûts et pour toutes les bourses. Difficile pourtant pour le consommateur de s’y retrouver : tous se réclament de véritables Laguiole. Ce que peu savent, c’est que la marque, celle qui permet de se repérer, celle qui est éventuellement gage de sérieux ou de qualité, c’est le mot qui vient après (ou avant). Impossible de les citer toutes tant elles sont nombreuses : près d’une centaine de marques Laguioles sont enregistrées à L’INPI (l’Institut National de la Propriété Industrielle ) à ce jour. Chaque société, fidèle à ses standards de qualité, apposera donc sa marque sur les lames des couteaux produits par ses usines ou issue d’importation.

Dès lors, plus de vrai ou de faux couteaux Laguiole, juste des modèles plus beaux que les autres, et parmi lesquels le consommateur à le plus grand mal à se repérer.

Mais l’histoire de Laguiole ne s’arrête pas la (ce serait trop simple). Capitalisant sur la notoriété de cette appellation qui dépasse aujourd’hui largement nos frontières, c’est le moment que choisit une société commerciale, pour déposer la marque Laguiole dans un grand nombre de classes (entendez par là « catégories de produits »), autre que la coutellerie (dont on a compris que celle-ci ne pouvait être protégée d’un point de vue légal). Ce dépôt qui intervient en 1994 est effectué auprès de l’INPI d’abord, pour en faire une marque française, puis de l’OMPI, pour en faire une marque européenne, et plus récemment un peu partout dans le monde : Laguiole est devenue en quelques années et en toute légalité une marque internationale, au sens juridique et commercial du terme, appartenant à une seule personne et dont la société gère seule les intérêts et le devenir (hors produits de coutellerie).

Cet établissement commercialise depuis, principalement par le biais de licenciés, et en toute légitimité stylos, briquets, cendriers, lunettes, chaussures, vaisselle, jumelles, ... tous dûment estampillés Laguiole et s’ornant bien entendu de la célèbre abeille…

Laguiole est donc bien un village (superbe), un fromage (fameux), un style de couteau (célèbre) et une marque (...).